Soudan: Un pays déchiré par l’instabilité

ACTUALITÉS

Tara Monnard

11/7/2025

Image: Human Rights Watch, 13 April 2025, https://www.hrw.org/news/2025/04/13/sudan-after-2-years-war-global-action-needed

Le Soudan, avec sa population d’environ 50 millions d’habitants, a vécu dans un état d’instabilité quasi permanent depuis son indépendance du Royaume-Uni et de l’Égypte en 1956. Depuis près de 70 ans, cet État a connu plus de 30 coups d'État. Ces coups, combinés à des tensions ethniques, religieuses et économiques, ont plongé le pays dans une série de guerres civiles.

La division historique entre le nord en majorité arabo-musulman et le sud, africain à majorité chrétienne/animiste, a cultivé de longues tensions autour du pouvoir et des ressources naturelles, notamment autour de l'or et du pétrole. Deux guerres civiles majeures ont ravagé le pays. La première, qui s’est déroulée entre 1955-1972, s’est conclue avec l’accord de paix d’Addis Abeba. La seconde, entre 1983-2005, a éclaté lorsque le président Gaafar Nimeiry a abrogé ce dernier accord à la suite de la découverte de ressources de pétrole dans le sud. Cette dernière fera 2 millions de morts et 4 millions de déplacés internes. Ces conflits se sont soldés par la sécession du Sud-Soudan en 2011, lui donnant le statut d’État indépendant après un référendum.

En parallèle de ces guerres civiles, on observe une succession de coups d’État. Le plus marquant se déroule en 1989, durant la deuxième guerre civile, où le général Omar el-Béchir prend le pouvoir, instaurant un régime militaire autoritaire marqué par la répression et les violations massives des droits humains. Renversé par un nouveau coup d'État mené par l’armée soudanaise en 2019, el-Béchir laisse place à un gouvernement de transition civil. Mais ce fragile espoir de démocratie s’effondre en 2021 avec un nouveau coup d’État mené par le général Abdel Fattah al-Burhan, chef de l’armée, et le général Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, à la tête des Forces de soutien rapide (FSR). Deux ans plus tard, en avril 2023, leurs alliances éclatent et la guerre reprend, cette fois entre les deux hommes.

C'est de cette rivalité qu'est née la guerre actuelle, qui éclate le 15 avril 2023, après des mois de tensions entre l’armée nationale, dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de Soutien Rapide de Hemedti. Officiellement, le désaccord portait sur l'intégration des FSR dans l'armée régulière, prévue dans le cadre de la transition post el-Béchir, mais il reflétait en réalité une lutte de pouvoir et de contrôle économique sur le pays. Les deux camps se sont mutuellement accusés d'avoir tiré les premiers, ce qui a déclenché une série de combats. Le FSR a progressé rapidement, notamment dans le Dafour et dans le sud, où les civils étaient privés d'eau, de nourriture et d'accès aux soins. Selon l’ONU, le bilan humain est déjà catastrophique : plus de 15 000 morts recensés officiellement et près de 10 millions de personnes déplacées, dont certaines risquent de sombrer dans la famine. L’OMS a indiqué le 29 octobre 2025 que plus de 460 personnes avaient été tuées dans une maternité à El-Fashir, principalement des patients et des accompagnateurs.

Qu’en est-il des réactions internationales ?

Le conflit auquel on assiste actuellement n’est pas uniquement un conflit interne. En effet, les deux camps sont soutenus par des forces extérieures, qui continuent d’alimenter la guerre. Selon l’ONU, l’armée du général Fattah al-Durhan est soutenue par l’Égypte, l’Arabie Saoudite, l’Iran et la Turquie, tandis que les FSR sont soutenus par les Émirats arabes unis, leur fournissant des armes. Même si ces implications ont été documentées, certains pays nient toute participation au conflit, tandis que d’autres entretiennent des relations ambivalentes. Ainsi, même s’il ne faut pas nier la question de rivalité entre les deux camps sur la prise du pouvoir, se rappeler des intérêts économiques, notamment autour de la question de contrôle des ressources stratégiques tels que l’or, le pétrole ou les terres agricoles, est primordiale. Le Soudan était par exemple le troisième producteur d’or en Afrique dans les années 2010. Selon la Banque Centrale du Soudan, près de 97% des exportations d’or depuis les zones contrôlées par le FSR ont été acheminées vers les EAU en 2024, générant 1.52 milliards US$. Tous ces facteurs mènent à l’implication de forces et de pays extérieurs, où le conflit prend la forme d’une « proxy war », avec des forces locales alimentées par des acteurs externes qui cherchent à avancer leurs propres intérêts au détriment de la stabilisation du Soudan. Certains pays n’ont pas d’intérêt à voir un règlement rapide du conflit, tant qu’ils tireront profit de celui-ci, fragilisant les tentatives de négociations internationales.

Le 30 octobre 2025, le Conseil de Sécurité des Nations Unis s'est réuni pour statuer sur la question du Soudan en urgence. L’ONU déclare une « terrible escalade du conflit », condamne les violences et appelle à un cessez-le-feu, mais ses actions restent limitées, notamment à cause de blocages à l’aide humanitaire par les FSR et de restrictions imposées par le gouvernement soudanais, qui contrôle fortement les entrées sur son territoire.

Ces difficultés se retrouvent également chez l'Union Africaine (UA). En février 2025, l'UA a organisé un « High Level Dialogue on Sudan » et a mis en lumière la nécessité de coordination entre les pays africains pour faire face à la crise. Cependant, l'UA ne dispose pas toujours de ressources financières ou militaires pour avoir un réel impact sur le terrain. Plus important encore, les États africains peinent à s’aligner sur la manière d'intervenir, où chacun agit en suivant ses propres intérêts.

C’est ainsi que, par le flux continuel d’équipements militaires et de financement, il devient délicat de faire pression autant sur les FSR que sur les forces armées soudanaises. Quand un camp peut compter sur un soutien extérieur, il devient moins enclin à faire des concessions ou trouver des compromis. Les pays qui alimentent le conflit ne sont pas toujours directement engagés dans des négociations de paix, ce qui crée une défaillance de gouvernance. Les médiateurs internationaux auront beau favoriser un dialogue, leurs efforts peuvent se trouver affaiblis par des acteurs extérieurs plus puissants, qui poursuivent leurs propres intérêts géopolitiques, rendant un cessez-le-feu difficile à réaliser.


Sources

African Union. (2024). AU High-Level Panel for Sudan intensifies regional engagements. https://peaceau.org/en/article/au-high-level-panel-for-sudan-intensifies-regional-engagements

Al Jazeera. (2025). Where are tens of thousands of people in Sudan fleeing to? https://www.aljazeera.com/news/2025/11/6/where-are-tens-of-thousands-of-people-in-sudan-fleeing-to

African Union. (2024). AU High-Level Panel for Sudan intensifies regional engagements. https://peaceau.org/en/article/au-high-level-panel-for-sudan-intensifies-regional-engagements

Al Jazeera. (2025). Where are tens of thousands of people in Sudan fleeing to? https://www.aljazeera.com/news/2025/11/6/where-are-tens-of-thousands-of-people-in-sudan-fleeing-to

Amnesty International. (2024). New weapons fuelling the Sudan conflict. https://www.amnesty.org/en/latest/research/2024/07/new-weapons-fuelling-the-sudan-conflict/

CNN. (2025). Foreign influence in Sudan’s conflict. https://edition.cnn.com/2025/11/07/africa/sudan-conflict-foreign-influence-intl-cmd

Farge, E., & Le Poidevin, O. (2025). UN rights body plans emergency session on Sudan, document shows. Reuters.https://www.reuters.com/world/africa/un-rights-body-plans-emergency-session-sudan-document-shows-2025-11-06/

Gramer, R., & Gould, J. (2025). Top lawmaker blocking US arms sales to UAE over role in Sudan war. Politico.https://www.politico.com/news/2025/03/07/arms-sales-uae-00217874

Horner, J. (2025). The falcons and the secretary bird: Arab Gulf states in Sudan’s war. European Council on Foreign Relations.https://ecfr.eu/publication/the-falcons-and-the-secretary-bird-arab-gulf-states-in-sudans-war/

NPR. (2025). Famine spreads in Sudan, Gaza conflict parallels. https://www.npr.org/sections/goats-and-soda/2025/11/05/g-s1-96608/famine-sudan-gaza

The Africa Report. (2024). Sudan weapons from China, Russia, Serbia, Türkiye, UAE and Yemen fuelling the war: Amnesty.https://www.theafricareport.com/356320/sudan-weapons-from-china-russia-serbia-turkiye-uae-and-yemen-fuelling-the-war-amnesty/

United Nations. (2025). L’ONU et la crise au Soudan : réponse de l’ONU. News.un.org.https://news.un.org/fr/story/2025/11/1157791

United Nations. (2025). News – Focus: Sudan conflict. https://news.un.org/en/focus/sudan-conflict

United Nations Regional Information Centre (UNRIC). (2025). L’ONU et la crise au Soudan. https://unric.org/fr/crise-au-soudan-la-reponse-de-lonu/

United Nations Security Council. (2025). Press statement on Sudan. https://press.un.org/fr/2025/sc16204.doc.htm

United Nations Security Council. (2025). Security Council press statement on Sudan. https://press.un.org/fr/2025/cs16059.doc.htm

Depuis le 26 octobre 2025, le Soudan vit l’un des massacres les plus dévastateurs depuis le début de la guerre en 2023. Récemment, des assauts ont touché les quartiers d'El-Fasher, en plein Darfour à l'Ouest du pays, entraînant la mort d’une centaine de civils. Ce conflit a provoqué la plus grande crise humanitaire au monde selon l’ONU, et demeure pourtant plongée dans un silence presque total dans nos médias occidentaux.